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Ich bin Prager
Couverture Ich bin Prager « Il ne s'aimait pas, ni lui-même, ni son reflet » Voilà pourquoi, peut-être, cet homme, Alexander (Sacha) Bell, jeune Anglais d'ascendance russe, s'installe à Prague en 1957 en sa qualité de professeur à l'Université Charles. Une façon d'être ailleurs sans l'être tout à fait, de vivre en porte-à-faux entre soi-même et le monde. Mais ce philologue musicien n'est-il pas, de naissance, un être hybride, perpétuellement endeuillé, en quête de son jumeau, d'un alter ego ou d'un pays qui serait en adéquation avec son âme... ? Ich bin Prager, roman solidement ancré dans l'histoire occidentale de la seconde moitié du XXe siècle, relate la vie d'un homme libre qui aurait pu vivre n'importe où, mais qui choisit d'embrasser le destin tourmenté du peuple tchèque. Envoûté par la ville de Prague, ses grisailles et ses ors, le romantique Sacha Bell est aussi un être politique, qui aura bientôt tout à fait partie liée avec les dissidents et les bannis venus de l'étranger, qui luttera dans la clandestinité pour favoriser l'éclosion d'un monde nouveau. Du contexte politique tendu de la guerre froide et du maccarthysme jusqu'à la Révolution de velours, en passant par le sinistre printemps 68, l'aventure singulière de Sacha suscite une nature révolutionnaire de la nationalité, la libérant de la tyrannie du sang pour en faire une fraternité choisie, transcendante, scellée par l'amour et la douleur. Mais le tragique de l'histoire est que les espérances des opprimés débouchent fatalement sur le désenchantement. Épousant la forme d'un récit biographique, ce roman relie des souvenirs ravivés par une écriture toute discrétion, à l'image de Sacha, antihéros un peu décalé certes, mais qui aura la générosité de risquer sa liberté pour ses frères d'adoption. Comme toujours, Tecia Werbowski s'inspire librement de faits et de personnages réels, et elle restitue à merveille l'atmosphère de cette Prague qu'elle connaît si bien, l'esprit de ses habitants, Praguois de naissance ou de coeur. Et puis elle sait l'art d'évoquer les dangers et la troublante ambiguïté de la vie kafkaïenne du temps du rideau de fer, où grouillaient les faux dissidents, les espions, les fonctionnaires redoutables. La bonhomie d'une ville qui oscille entre lâcheté et courage.
 
TITRE : Ich bin Prager
AUTEUR : Tecia Werbowski
TRADUCTEUR : Élisabeth Van Wilder
PAYS : Québec - Pologne
NOMBRE DE PAGES : 112
PRIX : 14,95 $ / 12 €
ISBN : 978-2-9228-6815-X
DATE DE PARUTION : 2003
EXTRAIT
Il ne s'aimait pas, en ce moment, ni lui ni son reflet. Il voyait se dresser soudain devant lui le spectre d'une faillite idéologique. Tout ce en quoi il croyait, tout ce en quoi il avait voulu croire s'était réduit en poussière, anéanti. Parfois, il voyait des hommes se raser la barbe, avec une certaine fierté, et ensuite, avec sollicitude et satisfaction, ils se caressaient la peau. Sacha n'avait jamais ressenti cette sorte de renaissance. Et les femmes ? Avec les femmes non plus, ça ne marchait pas. Et personne ne le comprenait. Ni ici, à Prague, ni là-bas, à Londres. Ni ici ni là-bas il ne se sentait chez lui. Quand il était à Londres et qu'il rencontrait des gens de sa famille, il lui était difficile d'expliquer ce lien étrange qui l'unissait à Prague. Après tant d'années (bon Dieu ! combien, déjà ? plus de trente pour sûr…), il continuait à parler tchèque avec un accent anglais. À moins que ce ne soit un accent russe ? C'est que grâce à sa mère, qui était d'origine russe, il parlait un russe cristallin, impeccable. Un accent russe ? Cela n'éveillait guère de sympathie chez les Tchèques. Cependant, il ne les détrompait jamais. Il s'efforçait de comprendre leurs préventions. N'était-il pas un étranger ? Et puis, il n'était pas du tout sûr qu'avouer son origine anglaise eût attendri qui que ce soit. S'il était anglais, pourquoi vivait-il ici, à Prague ? Oui, il devrait un jour se poser, se reposer cette question. Il avait fini de se raser, mais il ne pouvait rincer le savon qui lui restait sur les joues. Pas d'eau au robinet. Il s'essuya le visage, avec une serviette. « Les délices de Prague, nom de… Un jour sans eau, un jour sans électricité, et cela en 1991 ! » Aujourd'hui, c'est samedi. Il n'a pas besoin d'aller à l'université. Faire un peu de ménage ? Sa femme de ménage, une sympathique Ukrainienne, a téléphoné : elle a la grippe, mais elle enverra des pirozhki*, par son neveu. Effectivement, une heure plus tard, apparut un gamin boutonneux et timide. Sans un mot, il lui tendit un paquet et resta un moment à attendre on ne savait quoi. Un pourboire, peut-être ? Sacha entama la conversation, s'informa de la santé de la tante, tira de sa poche dix couronnes qu'il tendit au gamin. Celui-ci ne réagit pas, il s'empourpra.

AUTEUR
Tecia Werbowski est née à Lwow, en Pologne, elle a passé son enfance à Prague, où sa mère était attachée culturelle à l’ambassade polonaise. Elle est venue s’établir au Canada en 1968, elle vit aujourd’hui entre Prague et Montréal. Elle est l’auteure de plusieurs « petits romans », dont Le mur entre nous publié chez Actes Sud en 1995 et salué unanimement par la critique. Trois de ses romans sont déjà parus aux Allusifs, Prague, hier et toujours, Amour anonyme et Ich bin Prager.