Retour à la page d'accueil
Helena ou la mer en été
Couverture Helena ou la mer en été Et nous marchâmes ensemble, remplis d'amour, vers les grands pays de l'Après-midi. Un homme se tourne vers son passé, vers sa ville natale des Asturies, sur le golfe de Gascogne, et il retrouve la mélancolie d'un monde où l'insouciance s'alliait volontiers aux mystères fascinants du royaume des adultes, où les rues du matin se remplissaient de l'odeur des algues de la mer, où la vie était une douce et chaude respiration du soleil. Dans le même souffle toute une Espagne renaît par enchantement, et avec elle l'enfance d'un homme qui n'a rien oublié de la suavité des parfums de cette ancienne vie peuplée de personnages truculents — les tantes jacasseuses et les oncles buveurs de cidre, les curés à l'odeur de savon doux, les cousins étourdissants de Madrid, et les cousines aussi, « qui sont des sottes, sauf Helena ». Mais Helena est aussi une échappée de ciel par où s'insinuent les angoisses de l'enfant qui se métamorphose, dont la peur du péché — qui équivaut à couronner Dieu d'épines une fois encore —, pour ainsi dire la peur éternelle de la mort, cette « grande solitude pareille à un énorme vide amer », semblable à la frayeur de nager seul dans l'océan obscurci. Dans ce monde-là, on ne s'explique pas pourquoi Dieu a créé la mer et les étoiles ni pourquoi les enfants d'Adam et Eve se sont mariés entre frères et soeurs ; et l'on s'effraie des vertigineuses mises en abyme d'univers gigognes où les atomes d'un cosmos sont les systèmes planétaires d'un autre monde infinitésimal. Ainsi, dans ce monde, c'est en pleurant d'émotion qu'on accueille le mystère de la grâce et de la miséricorde, mais aussi les arcanes du désir naissant et de la sensualité. Sensible aux plus subtils frémissements de l'air, attentif aux murmures et aux couleurs des choses vivantes, aux paysages, à la beauté, et à la délicatesse des sentiments, le narrateur nous emmène par les bois mythiques jusqu'à la mer troublante, où se confondent l'innocence et la conscience, à l'orée des grands rites initiatiques. Et soudain les âmes soeurs échangent leurs sangs dans des rituels immémoriaux, « comme une espèce de péché », sous une « lumière de terreur mystérieuse descendant d'un ciel énorme et solitaire », mais c'est l'amour qui descend ainsi sur ce monde révolu où il suffisait de prendre doucement la main de sa cousine pour mourir de plénitude.
 
TITRE : Helena ou la mer en été
AUTEUR : Julián Ayesta
TRADUCTEUR : Bernard Lesfargues
PAYS : Espagne
NOMBRE DE PAGES : 88
PRIX : 14,95 $ / 12 €
ISBN : 978-2-9228-6824-9
DATE DE PARUTION : 2004
EXTRAIT

1
Déjeuner au jardin


La confiture de griottes brillait d'un rouge éclatant au milieu des guêpes jaunes et noires, le vent agitait les branches des chênes, les taches de soleil couraient sur la mousse, sur l'herbe douce et humide et sur le visage des invités, des Femmes et des Hommes, qui fumaient et riaient tous en même temps. Brillaient aussi les coupes bleues pour la Marie Brizard et les couverts pour le dessert. Et les ronds de lumière - les grands poursuivant les petits - couraient sur la nappe pleine de taches violettes de vin, pleine de miettes. Et dans l'après-midi il y avait la corrida et les hommes avaient la figure et les joues et le nez brillants. Et le café brillait aussi, tout noir avec de la cendre de cigare autour des tasses. Et les hommes riaient en tordant la bouche, à cause du cigare, parlaient et riaient comme les vieux qui n'ont plus de dents, en tirant le bout d'une langue pleine de salive, tout cela dans un nuage de fumée bleutée. Et c'était très joli de voir comment la couleur de la fumée changeait en fonction du soleil. Et comme c'était le jour de l'Assomption de Notre-Dame, nous, les enfants, nous étions allés jeter des pétales de roses à la Vierge et on entendait les cornemuses, et les fusées, et les violons et la voix des chanteurs à l'intérieur de l'église. Et cela sentait l'encens, les fleurs, les gimblettes et les beignets, et le cidre que les hommes servaient sur le terrain de l'église, et les vêtements neufs. Après nous courûmes tous aux voitures et ce fut l'odeur de l'essence qui s'imposa et les curés (on ne dit pas « les curés », on dit « les prêtres ») qui avaient chanté la messe vinrent manger avec nous. Et avant de se mettre à table ils nous pinçaient les joues et nous demandaient si nous savions quel jour tombait la fête de notre saint patron et si c'était un Saint Confesseur ou un Saint Évêque ou une Vierge ou un Ermite (C'est quoi, un ermite ?) et si les païens les jetaient aux lions du cirque romain. Et les prêtres avaient une odeur très douce, très différente de celle des autres personnes parce que c'étaient des Ministres de Dieu et ils ergotaient parce qu'on voulait les faire servir les premiers, ils disaient : « Il ne manquerait plus que ça », et l'oncle Arturo disait : « Allons, allons, servez-vous, don José, nous savons bien tous ici que nous avons la mitre à la maison. » (C'est quoi, la mitre ? « Les enfants, taisez-vous. ») Tout le monde riait et don José se mettait à parler en bégayant : « Pour Dieu, que non ; pour Dieu, que non... » ; et tout le monde continuait de rire, les enfants aussi, mais en se cachant la figure avec la serviette.

AUTEUR
Julián Ayesta (Gijón 1919 - Madrid 1996). Après l’échec de la deuxième république, Ayesta entra dans la diplomatie, mais ses liens avec certains dissidents l’écartèrent des postes clés. Il publia des poèmes, des nouvelles et un seul roman, en 1952, sous l’aile du prix Nobel Vicente Aleixandre.