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Ici repose Nevares
Couverture Ici repose Nevares Peuplées de révolutionnaires de Zapata et d'agitateurs des bidonvilles de Mexico, d'Indiens et de métis amoureux de la mélancolie et de la mort, les six nouvelles de ce florilège se déploient comme de vastes catastrophes nourries par la malédiction d'une race vaincue à l'avance. Dans ce Mexique déchiré où les pauvres et les riches rivalisent de cupidité, de jalousie et de bassesse, où l'on s'offre mutuellement des squelettes en sucre le jour des Défunts, où les guitares peuvent servir à frapper des cadavres de vieillards, les exécutions ont des airs de fête, les enterrements tournent en beuveries et les madones consentent aux meurtres et aux injustices, toujours sur un fond de pureté primitive. Au commencement, les miséreux ne parlent pas encore de distribution des terres, car « la terre est pour eux une matière ennemie, pleine d'immondices et de difficultés ». Ils se contentent de squattériser le cimetière des nantis, semant les germes de l'éternelle fracture sociale. Dans cet étrange pays sens devant derrière, les espoirs réalisés ne durent jamais longtemps, et à chaque ascension correspond une chute plus dure. De ce fait, on blasphème les idéalistes pour mieux les étouffer dans la « fange noirâtre et fétide », et la Révolution reste un amalgame de divinités pareil à la loterie nationale; aussi les révolutionnaires finissent-ils par évoquer leurs droits de citoyen pour exiger d'être fusillés comme de vrais hommes et non pas mutilés comme des chevaux. Les autres peuvent tuer des ivrognes à coups de tuyau de fer, violer les femmes et chaparder le salaire des camarades, pour peu qu'ils brûlent un cierge à la Vierge d'Acatitlan. À la fin, il ne reste plus aux survivants qu'à contempler le temple de Quetzalcoatl ou qu'à parader à la Passion d'Ixtapalapa. À moins qu'ils ne rejouent pour la énième fois la bataille de la colline de Guadalupe où les hommes de Zaragoza vainquirent les Français en 1862. Hélas, si l'histoire se répète, c'est de pire en pire. Convaincus que les bonnes choses ne se réalisent jamais, ou alors seulement en échange d'un plus grand mal, les hommes pleins de défauts s'avilissent dans une parodie de révolution avortée. Dépouillé de lyrisme romantique et de volonté d'édification, le style de Pere Calders traîne dans son sillage toute la kyrielle des travers humains. Les drames qu'il dépeint plongent leurs racines dans un pays où tout manque, « sauf la douleur et la misère », où les gens « font des choses qu'il faut, sous d'autres latitudes, inventer pour des personnages de fiction ».
 
TITRE : Ici repose Nevares
AUTEUR : Pere Calders
TRADUCTEUR : D. Amutio et R. Amutio
PAYS : Espagne
NOMBRE DE PAGES : 152
PRIX : 18,95 $ / 14 €
ISBN : 978-2-9228-6821-4
DATE DE PARUTION : 2004
EXTRAIT

1

Deux jours après son mariage, Lalo Nevares réussit à se procurer un nouveau lot de fûts vides et ajouta une autre pièce à sa baraque en fer blanc. Lupe, l'épouse de Nevares, se servit de boîtes de conserve de diverses tailles pour y planter des fleurs. Le foyer achevé resplendissait parmi des centaines d'autres plus humbles, en bois, en carton, ou creusés dans le sol et médiocrement recouverts de bâches usagées. Don Monxo, un des hommes les plus âgés du quartier, contemplait bouche bée les allées et venues de Lalo. L'architecture infantile s'élevait rapidement par plaques étincelantes aux reflets aveuglants. L'ancien parlait peu, et avant de dire quoi que ce soit, méditait calmement toute la phrase, en modifiait l'ordre plusieurs fois, l'abrégeait, afin qu'en temps utile elle ait la concision ancestrale désirée. - Sous la lumière d'un jour ensoleillé, tout est joli, lui dit-il, sans le regarder en face. Mais que vienne la saison des pluies, l'eau y rentrera comme partout. - Allez savoir ! répondit Lalo, délaissant pour un moment son ouvrage. - Il regarda au loin le profil de la cité que la brume teintait de gris, rendant fantomatiques les tours, les monuments, et toute la bigarrure des édifices de la grande ville. Pour Lalo, ce monde de ciment était étrange et lointain, il considérait pas ses habitants comme des semblables, ni même seulement comme des compatriotes. parlaient la même langue, mais avec beaucoup plus de mots, parfois incompréhensibles, ou qui se référaient à des objets que lui n'avait jamais vus.

AUTEUR
Pere Calders (1912-1994) est né à Barcelone. Exilé au Mexique en 1939 suite à la victoire du fascisme en Espagne, il y vivra plus de 23 ans jusqu’en 1962. Il s’affirme comme un auteur incontournable de la littérature ibérique, ses livres — contes et romans — ont été distingués par de nombreux prix. La plupart de ses écrits sont en langue catalane.