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Passes noires
Couverture Passes noires La traite des Noires s'abat sur l'Afrique dans le sillage du Dieu des Blancs qui n'ont pas fi ni d'écumer ces contrées de dialectes incertains et de religions préhistoriques où pullulent les filles au « regard d'animal d'élevage mis bas pour l'abattoir ». Dans ce « relent de malheur », une jeune femme qui n'a pour tout bagage que des mensonges – elle s'appelle Fiona, Ophélia ou Félicité c'est selon – appareille pour la Sicile et s'échoue dans un port sale d'Italie. Arrachée à sa terre natale par un « cargo prédateur », Fiona est assignée à résidence dans les dédales du quartier des maisons d'Afrique. Dans l'exiguïté des pièces qui n'ont qu'une seule fenêtre donnant sur l'éternité des murs d'en face, les clandestins pêle-mêle survivent d'expédients et de la cadence cyclique des petits désastres dans les brouillards des immondices, pendant que Fiona et ses pareilles font le trottoir au milieu du manège obsessionnel des voitures. Dans l'attente glacée du client, on a beau lire l'avenir dans des fragments d'os de lions, on vit « dans la certitude qu'il n'y a pas de résurrection », puisque « chacun porte entre ses jambes depuis la naissance la forme de l'injustice déjà écrite en majuscules dans le registre de Dieu ». Et pour se donner de l'estomac l'on répète des formules pour conjurer le mauvais sort et l'on fredonne les comptines de la brousse où toutes les bêtes s'entredévorent dans le marécage des peurs heureuses de l'enfance. Dans ce roman d'un « noir tangible comme un mur », l'univers en maraude dévore les filles à vil tarif : « Bouchechatte-vingtmille. » Fiona, Cendrillon, la Boiteuse tordue par la polio, et l'Amie chère qui écrit à sa mère des lettres déchirantes de fausseté suivent chacune leur mauvaise étoile dans les obscénités et les humiliations des « baises mal payées après les pipes à la chaîne sur les cadences des musiques de la ruelle », mais « les détails de la douleur finissent par faire un destin ». Et pourtant, au bout de « l'agonie de la saignée », il ne reste même pas de « petite monnaie de désirs en liberté », alors on aide le client à pousser « pour que le désespoir disparaisse aussi dans le con », sur l'air du Parrain joué par l'accordéoniste aveugle, parmi les attractions de la foire, dans le périmètre lépreux où les malfrats abandonnent les cadavres, car dans « l'océan d'ordures de la fête », même les morts vont aux putes. À l'oeil mort de la Sainte, le romancier oppose l'«oeil des entrailles », son style riche de tourdenures frappantes qui donne à voir « l'accident dans son essence et dans son contour », conte des mille et une nuits de bites et de solitude, derrière « le mur de culs des putes noires ».
 
TITRE : Passes noires
AUTEUR : Giosuè Calaciura
TRADUCTEUR : Lise Chapuis
PAYS : Italie
NOMBRE DE PAGES : 128
PRIX : 16,95 $ / 13 €
ISBN : 978-2-9228-6828-1
DATE DE PARUTION : 2005
EXTRAIT
J'étais déjà une putain et je ne le savais pas, quand je traversais le marais pieds nus pour remplir la peau de chèvre. Le marais me faisait peur. Ses vapeurs avaient englouti tous les disparus du village. Et pour me donner du courage je chantais la chanson du fourmilier qui mange la fourmi et de la hyène qui mange le fourmilier, et toutes les bêtes de se dévorer dans l'espace de ma comptine. Une chaîne très très longue d'animaux qui ne me suffisait pas à rompre l'angoisse. Mais l'angoisse elle aussi devenait un jeu parce qu'à l'intérieur du brouillard je me sentais perdue, et dans le monde il n'y avait plus personne, rien que moi qui laissais des traces de pieds nus, faisais des bruits d'eau, maîtresse des animaux, reine du marais jusqu'au moment où le long des flaques, au-delà de la brume de chaleur, défilaient des silhouettes de femmes, je les entendais parler et elles ne me voyaient pas. Mais j'avais rempli la peau et je n'avais plus peur parce que j'étais en train de m'en retourner. C'est ma mère qui m'envoyait chercher de l'eau. J'étais la plus grande et j'avais des bras ronds et forts qui annonçaient une adolescence de rêves, de frêles chevilles de poussière quand je jouais dans la cour de la mission où l'on m'enseignait Dieu l'après-midi. Il a fallu qu'ils nous l'apportent sous la forme d'un crucifix en bois avec dix mille chapelets, chaque grain était une hypocrisie de rédemption, survolant avec l'avion Vatican la Création tout entière divisée entre terre et eaux, avec la complication des voyages longs dans des lieux inhospitaliers, avec la suite cérémonieuse d'une messe entière célébrée dans la carlingue à l'atterrissage, avant d'ouvrir la porte de l'avion. Puis ils firent face à l'échelle de descente. Et ce purgatoire des âmes en devenir qu'ils avaient redouté un instant seulement en l'imaginant dans les méandres morts du séminaire leur coupait maintenant le souffle du benedicimus à cause de la chaleur et de la puanteur de charogne. À monter et descendre les fossés des sentiers le Dieu pèlerin ballotté se fendit dans l'acajou des mains clouées et finalement ils arrivèrent en haletant pour nous le planter dans l'église en tôle ondulée. Ça doit être là que je suis devenue putain, parce que j'ai imaginé le membre du prêtre qui effleurait mon âme, j'ai imaginé la pénombre, les mains, la peau blanche et immaculée des fesses. Je ne me rappelle pas avoir imaginé autre chose. Je suis devenue putain en navigation sur la mer. C'était un bateau de rouille qui n'allumait même pas ses feux de route. Ils nous firent embarquer de nuit, mais nous ne partîmes pas tout de suite. Ils attendaient des vents favorables et le repos des rondes qui patrouillent aux entrées des ports. Nous sommes restés dans la chambre forte du bateau pendant cette nuit-là et pendant tout le jour de chaleur, en silence sous la menace d'être débarqués, dans l'étonnement de la flottaison miraculeuse, suivant les reflets de la mer dans des lueurs de vagues qui faisaient un bruit de vers rongeant dans la pénombre.

AUTEUR
Giosuè Calaciura est né à Palerme en 1960. Il vit et travaille aujourd’hui à Rome. Il est journaliste et collabore régulièrement avec de nombreux quotidiens et diverses revues. Il écrit également pour le théâtre et la radio. Ses premiers écrits, des nouvelles, ont été publiées dans diverses revues (telles que Il Sole 24 Ore, Lo Straniero, Nuovi Argomenti)… et dans des anthologies d’écrivains méridionaux comme Luna nuova, présentée par Goffredo Fofi et Disertori. Sud : Racconti dalla frontière, présentée par Giovanna de Angelis (Einaudi, 2000). En 2002, Passes noires a été finaliste à l’un des prix littéraires italiens les plus prestigieux, le Campiello. Son premier roman Malacarne a été publié en 1998 et paru aux Allusifs.