
Porté par la voix d'un narrateur innommé et sans doute innommable, ce roman désenchanté carbure à fond à l'incommunicabilité, ixième variation sur un thème entêtant qui atteint ici le comble de la misère psychoaffective.
Fuyant comme la peste « ces choses que font d'habitude les couples d'amoureux », le narrateur et L., jeune femme de la même farine, se cantonnent dans l'habitude et le flou, aux limites du langage et des non-dits. Incapables de faire coïncider leurs rares élans, ces deux créatures bizarrement assorties traversent des saisons dont ils n'attendent « pas grand-chose ». Il leur suffit de penser un peu à l'avenir pour avoir le regard triste — et le lecteur embrasse peu à peu, par des échappées entre jours et nuits, l'étendu du gâchis : on se lève à midi; on joue aux dés et bientôt trois années sont gaspillées; on a chacun de son côté des liaisons nébuleuses avec des « personnes sans importance pour l'histoire ». On erre sans but, on promène ses malaises dans des villes inconnues ou dans des mariages sinistres où les mariés s'ennuient.
Ce monde empoisonné par les malentendus est celui des enfants du divorce et de l'amour explosé par l'irruption des lois du marché et de la libre concurrence dans la vie émotionnelle. Résultat : on cherche désespérément à s'amuser, mais on s'avilit dans des plaisirs de commande et finalement on ne fait « que coucher ensemble », et encore ! Dans ce monde où « les regards ne mènent pas loin », où l'on n'approfondit jamais rien et où l'on ne se rappelle plus les choses importantes, chacun est toujours seul avec ses pensées qui gargouillent comme des borborygmes.
Armé d'un humour grinçant, Tilman Rammstedt démonte pièce à pièce la machine sociale pour en montrer les mécanismes impitoyables. Ce faisant, il souligne le burlesque d'une société atomisée où les relations humaines, minées à l'avance par l'ironie et la lucidité, se dégradent jusqu'au cliché. On peut y voir une critique du nombrilisme contemporain qui engendre une conscience trop aiguë de soi et de son rôle dans la comédie sociale et sentimentale. Dans ce monde mécanique et frigide, l'amour n'a aucune chance d'advenir, d'autant moins que le corps de l'autre regorge de « zones taboues pour les mains ». Pour survivre ici, chacun doit ménager son issue de secours dans l'épaisseur de sa solitude.
TITRE : Zones taboues
AUTEUR : Tilman Rammstedt
TRADUCTEUR : Leïla Pellissier
PAYS : Allemagne
AUTEUR : Tilman Rammstedt
TRADUCTEUR : Leïla Pellissier
PAYS : Allemagne
NOMBRE DE PAGES : 112
PRIX : 14,95 $ / 12 €
ISBN : 978-2-9228-6833-8
DATE DE PARUTION : 2005
PRIX : 14,95 $ / 12 €
ISBN : 978-2-9228-6833-8
DATE DE PARUTION : 2005
EXTRAIT
Personne ne semblait se soucier de savoir si, quand, comment les choses ou les humains coïncidaient. Les saisons vous filaient entre les doigts, et lorsqu'en mai on demandait à quelqu'un ce qu'il avait prévu pour l'été, la réponse était : partir si possible, même si ce n'est que sur la Baltique. C'était la situation générale. Plus précisément c'était L. et moi qui ne coïncidions pas, ou alors à un endroit et à un moment, mais cela ne nous avançait pas à grandchose. Plus précisément c'était L. aussi naturellement qui, lorsque je lui demandai en mai ses projets pour l'été, répondit avec ce détachement tellement épuisant que tout changement de position devenait impossible. On ne couchait pas ensemble. Bien qu'il y eût peu de raisons à cela. D'innombrables nuits communes sur le matelas de 120, une proximité des corps ne dépassant pas le strict inévitable, un baiser de temps à autre pour dire bonjour, au revoir, sans jamais atteindre les quelques secondes critiques où les lèvres reposent les unes contre les autres, sans jamais laisser passer une langue entre les dents, les zones taboues pour les mains sur le corps de l'autre étaient connues. Ce fut seulement à la mi-juillet, après une nuit de plus en 120 cm, après un petit déjeuner de plus qui pouvait facilement faire oublier qu'il ne s'était de nouveau rien passé et qu'on aurait pu ranger dans une catégorie quelconque, que j'osai une nouvelle fois aborder la question du mois d'août, cet août où Berlin est presque aussi insupportable qu'en janvier, cet août où soit on capitule devant l'été, soit on le torpille, cet août qui dans le calendrier de L. était marqué au crayon de couleur comme éventuel mois de vacances. Ça, elle l'avait fait dès le début de l'année, lorsqu'elle annonçait encore le Canada, l'Afrique de l'Est ou au moins le Portugal comme destination de ses vacances. De la Baltique, il n'en était pas encore question à l'époque. Et pas non plus maintenant, pas non plus mijuillet, pas non plus au cours de ce petit déjeuner avec plus de cigarettes que nécessaire, avec la tasse de café dans la main, du sommeil dans les yeux et le corps de L. en peignoir, le corps de L. que j'avais de nouveau effleuré dans la nuit à des endroits non problématiques. La Baltique ne fut pas évoquée. Elle se trouvait soudain au milieu d'une liste avec le Canada, avec l'Afrique et le Portugal, elle devenait une destination lointaine, à laquelle on pense en hiver, même si l'hiver s'appelle mai. Le mois de juillet par contre ne fait définitivement plus partie de l'hiver, là même L. ne pouvait rien se raconter, et la marque au crayon de couleur devenait soudain une menace, l'attestation de l'échec, un échec que L. méprisait et qui la mettait de mauvaise humeur, et avec une L. de mauvaise humeur, je n'avais pas envie de partir, même si j'en avais le droit, même si ce n'était que sur la Baltique, pour trois jours, peut-être une semaine. Et comme L. dans son peignoir avait l'air de bonne humeur, comme nous n'avions plus de cigarettes, comme le soleil brillait et qu'il ne faisait certes pas chaud, mais que c'était tout de même l'été, je proposai de faire ce que font d'habitude les couples d'amoureux pour ce genre de journée, ce qui aurait été la dernière des choses que j'aurais voulu faire si nous avions été un couple d'amoureux parce que ça aurait eu l'air tellement contraint, mais qui était maintenant permis parce que nous n'étions pas un couple d'amoureux, et que peut-être nous ne couchions pas ensemble et ne nous racontions rien sur les yeux et les mains de l'autre seulement pour pouvoir faire ces choses, ces choses que font d'habitude les couples d'amoureux. Je proposai de faire une excursion.
AUTEUR
Tilman Rammstedt, né en 1973 à Bielefield, est une jeune auteur contemporain aux multiples compétences : il a étudié la philosophie ainsi que la littérature à Edimburg, Tubingen et Berlin. Mais il est aussi compositeur d’un groupe de musique et « le plus mauvais musicien » du groupe par ailleurs. Il vit à Berlin. C’est son premier livre et il est en train de finir son deuxième roman qui sera également publié à l’automne en Allemagne.
Été
Personne ne semblait se soucier de savoir si, quand, comment les choses ou les humains coïncidaient. Les saisons vous filaient entre les doigts, et lorsqu'en mai on demandait à quelqu'un ce qu'il avait prévu pour l'été, la réponse était : partir si possible, même si ce n'est que sur la Baltique. C'était la situation générale. Plus précisément c'était L. et moi qui ne coïncidions pas, ou alors à un endroit et à un moment, mais cela ne nous avançait pas à grandchose. Plus précisément c'était L. aussi naturellement qui, lorsque je lui demandai en mai ses projets pour l'été, répondit avec ce détachement tellement épuisant que tout changement de position devenait impossible. On ne couchait pas ensemble. Bien qu'il y eût peu de raisons à cela. D'innombrables nuits communes sur le matelas de 120, une proximité des corps ne dépassant pas le strict inévitable, un baiser de temps à autre pour dire bonjour, au revoir, sans jamais atteindre les quelques secondes critiques où les lèvres reposent les unes contre les autres, sans jamais laisser passer une langue entre les dents, les zones taboues pour les mains sur le corps de l'autre étaient connues. Ce fut seulement à la mi-juillet, après une nuit de plus en 120 cm, après un petit déjeuner de plus qui pouvait facilement faire oublier qu'il ne s'était de nouveau rien passé et qu'on aurait pu ranger dans une catégorie quelconque, que j'osai une nouvelle fois aborder la question du mois d'août, cet août où Berlin est presque aussi insupportable qu'en janvier, cet août où soit on capitule devant l'été, soit on le torpille, cet août qui dans le calendrier de L. était marqué au crayon de couleur comme éventuel mois de vacances. Ça, elle l'avait fait dès le début de l'année, lorsqu'elle annonçait encore le Canada, l'Afrique de l'Est ou au moins le Portugal comme destination de ses vacances. De la Baltique, il n'en était pas encore question à l'époque. Et pas non plus maintenant, pas non plus mijuillet, pas non plus au cours de ce petit déjeuner avec plus de cigarettes que nécessaire, avec la tasse de café dans la main, du sommeil dans les yeux et le corps de L. en peignoir, le corps de L. que j'avais de nouveau effleuré dans la nuit à des endroits non problématiques. La Baltique ne fut pas évoquée. Elle se trouvait soudain au milieu d'une liste avec le Canada, avec l'Afrique et le Portugal, elle devenait une destination lointaine, à laquelle on pense en hiver, même si l'hiver s'appelle mai. Le mois de juillet par contre ne fait définitivement plus partie de l'hiver, là même L. ne pouvait rien se raconter, et la marque au crayon de couleur devenait soudain une menace, l'attestation de l'échec, un échec que L. méprisait et qui la mettait de mauvaise humeur, et avec une L. de mauvaise humeur, je n'avais pas envie de partir, même si j'en avais le droit, même si ce n'était que sur la Baltique, pour trois jours, peut-être une semaine. Et comme L. dans son peignoir avait l'air de bonne humeur, comme nous n'avions plus de cigarettes, comme le soleil brillait et qu'il ne faisait certes pas chaud, mais que c'était tout de même l'été, je proposai de faire ce que font d'habitude les couples d'amoureux pour ce genre de journée, ce qui aurait été la dernière des choses que j'aurais voulu faire si nous avions été un couple d'amoureux parce que ça aurait eu l'air tellement contraint, mais qui était maintenant permis parce que nous n'étions pas un couple d'amoureux, et que peut-être nous ne couchions pas ensemble et ne nous racontions rien sur les yeux et les mains de l'autre seulement pour pouvoir faire ces choses, ces choses que font d'habitude les couples d'amoureux. Je proposai de faire une excursion.
AUTEUR
Tilman Rammstedt, né en 1973 à Bielefield, est une jeune auteur contemporain aux multiples compétences : il a étudié la philosophie ainsi que la littérature à Edimburg, Tubingen et Berlin. Mais il est aussi compositeur d’un groupe de musique et « le plus mauvais musicien » du groupe par ailleurs. Il vit à Berlin. C’est son premier livre et il est en train de finir son deuxième roman qui sera également publié à l’automne en Allemagne.






